Le riz au cœur du patrimoine culturel japonais : ce que les films Ghibli nous apprennent
Pour des millions de spectateurs à travers le monde, les films du studio Ghibli sont d’abord des œuvres de fiction. Mais ils remplissent aussi une fonction plus discrète : transmettre un pan essentiel du patrimoine et des pratiques quotidiennes du Japon. Le riz, céréale qui structure l’identité du pays depuis des siècles, y occupe une place centrale. Pour le public non japonais, ces dessins animés offrent un aperçu accessible des implications sociales, historiques et territoriales d’un aliment qui reste, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’archipel, l’un des symboles du Japon par excellence.
Les animes constituent l’un des principaux produits d’exportation du Japon, et ceux du studio fondé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata comptent parmi les plus appréciés à l’échelle mondiale. Des œuvres comme Princesse Mononoké et le Voyage de Chihiro illustrent avec précision la pratique de la riziculture et les manières de consommer le riz, au point d’être devenues des classiques du genre.
L’anthropologue Emiko Ohnuki-Tierney résume la portée symbolique de cette céréale : « La symbolique du riz est double : d’une part, “le riz, notre nourriture” et, d’autre part, “les rizières, notre terre”, ces deux aspects se renforçant mutuellement. » Arrivée dans l’archipel vers 350 avant notre ère, la culture du riz a progressivement remplacé le mode de vie des chasseurs-cueilleurs jusqu’à devenir l’un des piliers de l’identité japonaise.
Un territoire façonné par la rizière
Dans les films Ghibli, le paysage japonais d’autrefois se présente souvent sous la forme d’une verdure luxuriante recouvrant les montagnes qui encadrent la rizière entre leurs flancs. Cette image du territoire nippon apparaît jusque dans Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997), dont l’intrigue se déroule à l’époque Muromachi (1337-1573). La rizière y est présente, mais avec une forme arrondie et des dimensions irrégulières, encore éloignée du modèle rectangulaire et homogène qui s’imposera au fil des siècles. Sa présence encadre déjà le territoire, tout en renvoyant aux bouleversements explorés dans le film, notamment la déforestation liée au développement technique et agricole.
Dans Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988), la rizière, en harmonie avec la forêt, est l’un des éléments fondamentaux de l’univers narratif. Loin d’être un élément perturbateur du milieu naturel, elle participe à la description du paysage rural de la région de Tokyo dans les années 1950, un espace qui apparaît déjà profondément distinct de la ville, laquelle s’étendra sur la campagne au cours des décennies suivantes.
La course à l’urbanisation pendant la Haute Croissance est au cœur de Pompoko (Isao Takahata, 1994), où le paysage idyllique des rizières devient l’objet du désir, non pas des humains, mais des animaux menacés par l’expansion immobilière des années 1960. Ce contexte rural constitue aussi un refuge pour les salariés qui quittent la grande ville. Dans Souvenirs goutte à goutte (Isao Takahata, 1991), l’héroïne délaisse une vie stable mais dépourvue de passion pour un travail exigeant dans les champs, où le riz est cultivé selon des méthodes traditionnelles, les bottes et les mains plongées dans le fond aqueux de la rizière.
Des habitudes alimentaires en mutation
La préparation du riz intervient quelques secondes après le début de la Colline aux coquelicots (Gorō Miyazaki, 2011), lors du petit-déjeuner. Dans ce film situé dans le Japon des années 1960, le riz apparaît immergé, vraisemblablement déjà lavé, dans un donabe, cuiseur traditionnel en terre cuite muni d’un couvercle en bois. Très présent dans les images Ghibli, le donabe renvoie au rituel quotidien de préparation du riz et à son omniprésence dans les repas.
Les films montrent aussi le remplacement progressif du donabe par le rice cooker électrique, qui témoigne non seulement du progrès technique et du miracle économique nippon, mais aussi de l’évolution des habitudes alimentaires. Le cuiseur électrique s’accompagne souvent de produits industriels, comme le pain de mie, les snacks et les boissons. Le petit-déjeuner de la protagoniste de Si tu tends l’oreille (Yoshifumi Kondō, 1995), composé de pain industriel et dépourvu du traditionnel bol de riz, illustre ces transformations, tout comme le carton de lait visible à l’arrière-plan. Les repas familiaux continuent toutefois d’inclure la préparation du riz, dont la distribution par la mère, principale responsable du foyer, reflète la hiérarchie familiale.
Manger le riz : survie et identité
Dans le Tombeau des lucioles (Isao Takahata, 1988), la possibilité de consommer du riz détermine la survie des protagonistes dans le Japon vaincu de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les précieux kimonos de la mère deviennent la monnaie d’échange permettant de se procurer cet aliment humble et essentiel. Le riz, bien japonais par excellence, est lui-même rationné au sein du foyer : en raison de ses qualités nutritionnelles, il est réservé aux travailleurs de la nation, qui ont davantage droit que les enfants à cet aliment contribuant au bien de la patrie.
Dans le Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, 2001), les bols de riz constituent le repas des travailleurs du palais des bains de Yubaba, soulignant la différence avec les mets de luxe riches en protéines animales destinés aux kamis, les divinités clientes. Le riz est aussi au centre d’une scène iconique. Bouleversée d’avoir vu ses parents transformés en cochons et d’avoir perdu son prénom, volé par Yubaba en l’embauchant, Chihiro retrouve en privé son allié, le dragon Haku. Celui-ci la rassure en lui remettant des objets rappelant son identité, ainsi que des onigiris enchantés. En dévorant ces boulettes de riz triangulaires, préparées manuellement après le rituel du lavage et de la cuisson, Chihiro fond en larmes.
Ces onigiris dépassent la simple fonction alimentaire. Leur préparation s’apparente à un geste d’amour, et leurs grains évoquent le paysage natal des rizières, les efforts de la guerre pour se procurer un bol de riz, le donabe des repas familiaux. Les larmes de Chihiro coulent parce que cet encas simple la ramène symboliquement chez elle, au cœur d’un monde étranger.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026, dont The Conversation France est partenaire, et dont la thématique de cette édition est « Saveurs savantes ». L’analyse complète est à retrouver sur https://theconversation.com/les-animes-du-studio-ghibli-et-la-culture-du-riz-au-japon-288741, et les événements de chaque région sont recensés sur le site Fetedelascience.fr.