Madagascar : une vingtaine de proches de Rajoelina visés pour crimes financiers

Madagascar : une vingtaine de proches de Rajoelina visés pour crimes financiers

Des poursuites pour crimes financiers qui inquiètent les opérateurs économiques

À Antananarivo, au moins une vingtaine de personnalités de l’ancien régime d’Andry Rajoelina sont visées par des procédures judiciaires, principalement pour des crimes financiers ou pour des projets supposés hostiles au régime de transition. Cette offensive judiciaire, concentrée d’abord sur le terrain économique, inquiète toutefois les professionnels du droit, qui y voient des dérives susceptibles de fragiliser le cadre institutionnel dans lequel s’inscrivent les affaires, les investissements et la confiance des opérateurs.

Le symptôme le plus marquant, selon une source judiciaire, est la condamnation, le 30 septembre, de douze sympathisants d’Andry Rajoelina à un an de prison avec sursis pour « complicité d’atteinte à la sûreté de l’État ». Une décision qualifiée de « politique, fondée sur aucune preuve », révélatrice selon elle d’une « dégradation vertigineuse de la justice » et d’un « État de non-droit ». Perquisitions illégales, vices de procédure, inculpations sans preuves : autant d’irrégularités dénoncées par des avocats et magistrats, témoignant sous couvert d’anonymat, dans le traitement judiciaire de certains proches du président déchu.

Le contexte remonte à un an. Le 12 octobre 2025, Andry Rajoelina quittait Madagascar, exfiltré par un avion militaire français, dans une fuite précipitée par la mutinerie des militaires du Capsat, elle-même consécutive au soulèvement de la Gen Z. Michaël Randrianirina arrivait peu après à la tête du pays en promettant de lutter contre l’impunité. « Personne n’est au-dessus de la loi », avait-il déclaré en novembre 2025.

Le rapport de force au sein de l’appareil judiciaire constitue un enjeu central pour la conduite de ces dossiers sensibles, qui touchent précisément la sphère financière. En août, trois magistrats du Pôle anti-corruption d’Antananarivo ont été suspendus par le ministère de la Justice. Selon des sources concordantes, ils avaient résisté à des pressions politiques. Cette décision est intervenue trois mois après la signature, en juin, d’un ordre de poursuites par la ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, contre quatre juges de la Haute Cour Constitutionnelle accusés de déstabilisation. Le président du Syndicat des magistrats, Mbitanarivo Andriantsihorisoa, avait alors dénoncé « une justice bafouée ». Vivement critiquée, la Garde des Sceaux, ancienne opposante en exil à Andry Rajoelina, a toujours réfuté une quelconque instrumentalisation de la justice.

Face à cette situation, le président de l’Ordre des avocats, Ferdinand Ranary Rakotoarisoa, appelé par RFI (dont le traitement de ces questions est accessible via ce lien : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20261013-madagascar-des-acteurs-judiciaires-font-%C3%A9tat-de-d%C3%A9rives-visant-des-anciens-membres-du-r%C3%A9gime-rajoelina), estime « qu’une transition politique ne saurait justifier une justice de circonstance » et plaide pour « refonder les garanties de l’indépendance judiciaire ».

Le Bâtonnier propose concrètement qu’un représentant de l’Ordre des avocats intègre le Conseil supérieur de la magistrature. Il détaille les raisons structurelles de cette demande : « Le Président de la République préside cette institution, précise-t-il, et le ministre chargé de la Justice en est le vice-président. Or, le Conseil joue un rôle essentiel dans la carrière et la discipline des magistrats. Il ne s’agit pas de présumer que cette composition entraîne nécessairement des ingérences, mais de reconnaître qu’une véritable indépendance doit reposer sur des garanties institutionnelles suffisamment fortes pour prévenir les pressions ou encore les conflits d’intérêts ».

Pour les observateurs attentifs à la stabilité économique du pays, ces tensions ne sont pas anecdotiques. Des procédures entachées de vices ou perçues comme politisées fragilisent la sécurité juridique des acteurs économiques, des opérateurs et des porteurs de projets, dans un pays où les dossiers visés touchent précisément la sphère financière. La question posée par le barreau malgache est donc autant institutionnelle qu’économique : sans garanties solides contre les pressions et les conflits d’intérêts, la promesse de lutte contre l’impunité formulée il y a un an risque, selon les professionnels du droit consultés, de se transformer en un facteur d’incertitude pour l’ensemble des acteurs qui engagent des capitaux et conduisent des affaires dans le pays.

Questions-réponses

Qui est visé par les procédures judiciaires actuelles ?

Au moins une vingtaine de personnalités de l'ancien régime d'Andry Rajoelina, principalement pour des crimes financiers ou pour des projets supposés hostiles au régime de transition.

Quels signes de pressions sur la justice sont dénoncés ?

La suspension en août de trois magistrats du Pôle anti-corruption d'Antananarivo, un ordre de poursuites signé en juin par la ministre de la Justice contre quatre juges de la Haute Cour Constitutionnelle, ainsi que des perquisitions illégales et des inculpations sans preuves dénoncées par des avocats et magistrats.

Que propose le président de l'Ordre des avocats ?

Ferdinand Ranary Rakotoarisoa plaide pour refonder les garanties de l'indépendance judiciaire et propose qu'un représentant de l'Ordre des avocats intègre le Conseil supérieur de la magistrature.

Pourquoi cette situation préoccupe-t-elle les acteurs économiques ?

Des procédures entachées de vices ou perçues comme politisées fragilisent la sécurité juridique des opérateurs et des porteurs de projets, dans des dossiers qui touchent précisément la sphère financière, créant un facteur d'incertitude pour ceux qui engagent des capitaux.