Obus de 155 mm : l'unique usine française sous menace, les salariés réclament l'État

Les salariés réclament l'intervention publique pour sauver un site stratégique

Obus de 155 mm : l'unique usine française sous menace, les salariés réclament l'État

Un doute pèse désormais sur l’avenir d’un outil industriel dont dépend, en partie, la sécurité du pays. Les Forges de Tarbes, seule usine française à produire les fûts d’obus de 155 mm utilisés notamment par les forces ukrainiennes, viennent de voir leur propriétaire, le groupe Europlasma, demander l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire auprès du tribunal de commerce de Tarbes. Pour les habitants de la région comme pour la défense nationale, la question est simple: qu’adviendra-t-il d’un site jugé stratégique si personne n’intervient?

Jeudi soir, la direction d’Europlasma a confirmé dans un communiqué avoir sollicité le tribunal “après information et consultation du comité social et économique réuni ce jour (jeudi) en réunion extraordinaire”. L’annonce a suscité une vive émotion parmi la soixantaine de salariés du site, l’un des derniers vestiges de l’ancien arsenal de Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées.

Additional reference context is available at https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/defense/c-est-la-seule-usine-francaise-qui-fabrique-les-corps-d-obus-des-canons-caesar-les-forges-de-tarbes-demandent-leur-placement-en-redressement-judiciaire-les-salaries-s-inquietent-et-demandent-l-intervention-de-l-etat_AD-202610230120.html.

“Nous avons le sentiment de ne pas être soutenus, ni entendus”, écrivaient les employés dans une lettre ouverte rendue publique début octobre, dans laquelle ils demandaient “solennellement l’intervention de l’État”. Ils y expliquaient notamment n’avoir jamais vu venir les investissements promis et déploraient l’absence de communication de la direction. “Les salariés sont particulièrement amers”, a résumé José Navarro, syndicaliste CGT dans les Hautes-Pyrénées, s’exprimant pour les représentants actuels de son syndicat dans l’usine, réticents à prendre la parole après les poursuites judiciaires engagées par la direction contre deux de leurs prédécesseurs. Selon lui, “ça fait des semaines et des mois que la situation est pourrie” et le gouvernement manque d’écoute. “Aujourd’hui, on est dans une situation où on est en état virtuel de cessation de paiement”, a-t-il alerté. Interrogés par l’AFP, les ministères de l’Industrie et des Armées n’ont pas donné suite.

Les enjeux dépassent pourtant le seul bassin tarbais. L’usine produit les fûts d’obus qui équipent les dizaines de canons Caesar fournis par la France à l’Ukraine. En 2023, Europlasma, propriétaire du site depuis deux ans, promettait une modernisation de cette usine vieillissante pour atteindre 15.000 fûts produits par mois en 2025. “Là, je crois que pour fin novembre, ils finissent de produire 30.000 corps d’obus (prévus pour l’année 2026, ndlr) et ensuite c’est l’inconnu, voilà”, a affirmé la députée des Hautes-Pyrénées Sylvie Ferrer (LFI), qui résume la situation ainsi: “On est dans une dégringolade qui est très, très inquiétante.”

L’inquiétude des salariés a aussi été nourrie par l’actualité du groupe: deux autres sites d’Europlasma, Fonderie de Bretagne et le métallurgiste nordiste Valdunes, sont respectivement en liquidation judiciaire et en quête d’un repreneur. Une nouvelle épreuve est survenue la semaine passée, lorsque l’information d’un signalement au parquet de la situation de l’usine par la Direction générale de l’Armement (DGA) a été rendue publique. Sollicitée par l’AFP, la DGA, dont des représentants se sont rendus sur le site mi-octobre, a dit avoir saisi la procureure de la République de Tarbes pour “lui signaler des décisions de gestion récentes de l’entreprise qui semblent avoir précipité la dégradation rapide” de sa situation financière. Vendredi, Europlasma avait affirmé dans un communiqué se “tenir naturellement à la disposition des autorités compétentes”.

Selon ses derniers résultats annuels publiés en juin, le groupe, initialement spécialisé dans le secteur de la dépollution, a largement creusé ses pertes en 2025, reconnaissant des “tensions de trésorerie” en raison notamment du “caractère déficitaire de la majorité de ses activités”. Il avait annoncé en avril sa volonté de céder ses activités de défense et dit être en discussion avec “un industriel français”, mais huit mois plus tard, aucune annonce n’est venue confirmer ces premières déclarations. Les dirigeants du groupe ont par ailleurs été auditionnés dans le cadre d’une enquête parlementaire sur la “prédation des capacités productives par les fonds spéculatifs”. Le détail de ces développements a notamment été relayé par BFMTV.

Sur le plan politique, la présidente (PS) de la région Occitanie, Carole Delga, appelle le gouvernement à agir. “Il n’est pas acceptable qu’une usine aussi stratégique pour la défense nationale mais aussi européenne soit soumise à tant d’incertitudes”, a-t-elle dénoncé, ajoutant: “Les investissements doivent être faits pour maintenir le site en bon fonctionnement.” Ses mots résonnent d’autant plus que la préfecture des Hautes-Pyrénées a pris le 9 octobre un arrêté demandant la mise en conformité de certains équipements de l’usine d’ici fin décembre, faute de quoi leur mise à l’arrêt sera ordonnée.

D’autres élus vont plus loin. Le député LFI Aurélien Saintoul, membre de la commission de la Défense de l’Assemblée, accuse Europlasma de “fraude”. Compte tenu de l’urgence de la situation des sites de l’entreprise, a-t-il précisé, le groupe LFI entend déposer un amendement demandant sa nationalisation. Reste à savoir si l’État répondra à l’appel de ceux qui font vivre ce site, et dont le destin illustre une question plus large: comment protéger des capacités industrielles jugées indispensables au bien commun lorsqu’elles dépendent d’un groupe financier au bord de l’asphyxie?

Questions-réponses

Que produit l'usine et pour quels usages?

L'usine produit les fûts d'obus de 155 mm qui équipent les dizaines de canons Caesar fournis par la France à l'Ukraine.

Que demande Europlasma au tribunal?

Europlasma a demandé l'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire auprès du tribunal de commerce de Tarbes, après consultation du comité social et économique.

Quel signalement la DGA a-t-elle effectué?

La DGA, dont des représentants ont visité le site mi-octobre, a saisi la procureure de la République de Tarbes pour signaler des décisions de gestion qui semblent avoir précipité la dégradation rapide de la situation financière de l'entreprise.

Quelle proposition politique a été formulée face à la crise?

Le groupe LFI entend déposer un amendement demandant la nationalisation d'Europlasma, compte tenu de l'urgence de la situation de ses sites.