Trois mille professeurs remplaçants promis pour les lycées : derrière l’annonce gouvernementale, une question qui concerne directement les familles et les élèves
Alors que le mouvement lycéen prépare une nouvelle journée de mobilisation ce mardi, une question concrète se pose pour les élèves et leurs familles : qui tiendra les classes là où les professeurs manquent ? Le ministre de l’Éducation nationale a annoncé l’arrivée de 3 000 enseignants remplaçants dès ce 13 octobre 2026, une promesse présentée comme une réponse aux perturbations que subissent les lycéens depuis la rentrée. Pour comprendre ce que cette annonce changera réellement dans les cours, France 3 Régions a mené l’enquête en Normandie, et son article peut être consulté ici : https://france3-regions.franceinfo.fr/normandie/calvados/qui-sont-les-3000-professeurs-remplacants-promis-par-le-gouvernement-et-ou-seront-ils-envoyes-3432324.html
Au cœur de ce dispositif se trouvent les “TZR”, un sigle que le mouvement lycéen a mis en lumière. Ces trois lettres signifient Titulaire sur Zone de Remplacement. Il s’agit des professeurs chargés de remplacer leurs collègues absents, que ce soit pour maladie, maternité ou d’autres motifs. Selon le gouvernement, ils seraient 28 000 en tout dans le pays, dont 3 000 seraient réquisitionnés.
Pour les élèves et les parents, ces enseignants restent souvent invisibles, alors qu’ils sont au premier rang de la continuité du service public d’éducation. Caroline Ehrhart, professeure d’anglais et syndiquée au Snes-fsu, en fait partie. Basée à Caen, dans le Calvados, elle est rattachée depuis 2017 au lycée Allende à Hérouville-Saint-Clair. “Nous existons depuis toujours !”, lance-t-elle. Elle décrit un métier à part entière, mais sans poste fixe : “Quand on est professeur remplaçant, on est professeur à part entière. Sauf qu’au lieu d’avoir un poste fixe on est rattaché à un établissement où on a notre dossier administratif, et on peut être soit affecté à l’année dans un établissement, soit affecté sur des remplacements ponctuels dans plusieurs établissements.”
Chaque TZR reçoit sa feuille de route pour l’année à venir pendant l’été. Mais les remplacements peuvent survenir à tout moment de l’année scolaire, dans des collèges ou des lycées de la zone de rattachement du professeur. “J’ai un emploi du temps fixe dans mon établissement de rattachement et à un moment je peux recevoir un arrêté d’affectation signé de la rectrice, et partir dans un établissement où je suis affectée et m’adapter au niveau, au lieu…”, explique Caroline Ehrhart. Selon le Snes-fsu, ils seraient entre 700 et 1 000 en Normandie, sur un total de 18 000 professeurs. Le rectorat, lui, ne communique aucun chiffre.
La question qui intéresse au plus haut point les usagers des lycées est simple : si chaque TZR dispose déjà d’une feuille de route et de remplacements à effectuer, où sont les 3 000 promis par le gouvernement ? Il ne s’agit en aucun cas de recrutements nouveaux, mais bien d’employer des enseignants déjà en fonction. Interrogé, le rectorat évoque de nouveaux outils permettant de repérer des professeurs qui n’auraient pas d’affectation, autrement dit qui seraient chez eux sans travail. “Pour optimiser ces affectations, l’académie s’appuie sur le déploiement accéléré de nouveaux outils de pilotage. Ils permettent une gestion transversale par établissement, facilitant le repérage des urgences et croisant immédiatement les besoins avec les disponibilités.”
Ces propos font réagir le Snes-fsu, par la voix de Claire-Marie Feret, secrétaire du syndicat pour l’académie de Normandie. “Ce qu’on constate depuis la rentrée de septembre mais aussi depuis plusieurs années maintenant c’est au contraire que les quelques collègues qui sont remplaçants sont surexploités !” Et d’ajouter : “Des collègues qui seraient chez eux depuis le 1er septembre, alors qu’on a besoin d’eux dans leur zone et dans leur discipline ? Si vous nous demandiez, on serait bien en peine de vous en trouver.”
Pour les élèves, un autre enjeu de taille se pose : celui de la qualité des cours assurés. Faut-il remplacer un professeur de mathématiques par un TZR d’histoire-géographie qui ne ferait pas toutes ses heures ? “On a vu dans quelques autres académies des tentatives dans ce sens”, dénonce Claire-Marie Feret, pour qui “c’est inenvisageable, par respect pour les élèves et pour nos métiers.” Le service communication du rectorat de Normandie répond que “chaque situation fait l’objet d’un traitement sur mesure (un professeur de philosophie ne pouvant pas remplacer une absence en mathématiques)”. Selon un responsable d’établissement, des demandes de remplacements par des disciplines proches, les mathématiques et les sciences physiques par exemple, auraient été faites à des TZR depuis jeudi.
Autre piste envisagée : envoyer des TZR donner quelques heures de cours dans un établissement très éloigné de leur zone d’affectation. Selon les deux professeures normandes du Snes-fsu interrogées, les zones d’affectation des TZR se sont déjà élargies depuis 2024. “On leur demande d’aller de plus en plus loin, de faire de plus en plus d’heures supplémentaires pour combler les besoins, ils sont souvent affectés sur 2 ou 3 établissements”, indique Claire-Marie Feret. Le rectorat se veut pourtant rassurant : “les remplacements s’organisent au sein de zones permettant des temps de trajet raisonnables.” De son côté, Caroline Ehrhart constate : “Si je n’ai pas été appelée depuis jeudi, c’est que dans ma zone, il n’y a pas de professeur d’anglais qui n’est pas devant ses élèves. Peut-être qu’il manque un professeur de maths ou qu’il y a besoin dans une autre zone, mais moi je ne peux rien faire, je fais mon travail dans ma zone.”
Impossible donc de savoir, pour l’instant, combien de TZR seront réquisitionnés en Normandie, pour combien d’heures de cours, dans quelle matière, ni dans quel lycée. Un chiffre a toutefois été confirmé par le rectorat : le ministre a établi une liste de 114 lycées “rouges”, marqués par un niveau élevé de difficulté en matière de remplacement. Quatre de ces établissements se situent dans l’académie de Normandie et seront prioritaires pour l’affectation de remplaçants, une information directement décisive pour les élèves concernés.
Le rectorat annonce deux autres leviers dans ce plan d’urgence du gouvernement. Le Pacte enseignant, d’abord : les moyens alloués sont renforcés pour financer des heures de remplacement de courte durée, assurées sur la base du volontariat par des professeurs au sein de leur propre établissement, dès le retour des vacances de la Toussaint. Des recrutements supplémentaires, ensuite : la rectrice dispose de l’autorisation de recruter des enseignants contractuels supplémentaires, en ciblant les disciplines ou filières les plus en tension, notamment en lycée professionnel.
C’est précisément le recrutement que réclame le Snes-fsu pour répondre aux problèmes dénoncés par le mouvement lycéen. Les deux professeures normandes demandent d‘“arrêter de supprimer des postes de remplaçants, titulariser des contractuels et répartir les remplaçants dans l’académie et dans les disciplines”. Au bout du compte, c’est bien la continuité du droit à l’éducation des lycéens qui se joue dans ces arbitrages. (Avec Erwan De Miniac)