Dette française : les investisseurs perdent patience

Dette française : les investisseurs perdent patience

Fitch ne voit aucun rétablissement des comptes publics avant 2030

La dette française, un camion lancé à pleine vitesse sur une corniche : les marchés perdent patience

L’heure est au calcul pour les investisseurs qui financent la France. Un document de 25 pages, bouclé au début des discussions sur le projet de loi de finances pour 2027 à l’Assemblée nationale, passe au crible les finances publiques du pays et des principales économies européennes. Il émane de l’agence de notation Fitch, et son langage aride, ses courbes et tableaux abscons pour les néophytes, cache une conclusion qui fait froid dans le dos : d’ici 2030, sans changement radical de politique économique, l’agence n’anticipe aucun rétablissement des comptes tricolores. Un déficit scotché à près de 5,5 % du PIB à la fin de la décennie, un ratio d’endettement public approchant les 124 % du PIB, et un service de la dette, c’est-à-dire la somme que le Trésor doit régler chaque année à ses créanciers, proche de 4 % de la richesse nationale, un niveau inégalé depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Pour les opérateurs de marché, la lecture est sans ambiguïté. Les financiers sont de moins en moins enclins à financer les yeux fermés et le portefeuille grand ouvert les fins de mois de l’Etat français. Si tous les pays de la planète s’endettent aujourd’hui à des taux plus élevés qu’il y a six mois, la dérive a été plus marquée en France que chez tous ses voisins européens. Le taux des obligations publiques à 10 ans flirte avec les 5 %, au plus haut depuis 2002, et l’écart avec les taux allemands n’a jamais été aussi large depuis 2011. Autre signe de cette défiance : les CDS, ces contrats d’assurance qui protègent contre le risque de défaut de l’Etat français, coûtent désormais 6 fois plus que leurs équivalents allemands, et sont 60 % plus élevés que les CDS grecs.

Le tic-tac de l’horloge budgétaire est d’ailleurs enclenché alors que le volet recettes du projet de budget a été retoqué en Commission. En attendant, la dérive des comptes s’auto-entretient. Le mécanisme est celui du fameux effet “boule de neige”, qui se déclenche lorsque le taux d’intérêt moyen sur l’ensemble du stock de dette publique dépasse le taux de croissance de l’économie. Dès lors, le dérapage devient un phénomène auto-entretenu. “Rien que cette année, 80 % de la dérive du déficit vient du dérapage sur la charge de la dette”, souffle Amélie de Montchalin, la présidente de la Cour des comptes. Cette charge devrait se hisser à 91 milliards d’euros en 2027, soit quasiment le montant des recettes de l’impôt sur le revenu.

“La dette française, c’est un camion lancé à pleine vitesse sur une corniche”, s’inquiète de son côté le patron d’un grand réseau bancaire. Derrière cette image, une réalité comptable implacable : pour enrayer la machine, l’Etat n’a qu’une solution, dégager d’importants surplus budgétaires hors intérêts. Or, comme le rappelle Antoine Bozio, directeur de l’Institut des Politiques Publiques, “nous en sommes très loin. Au contraire, la France affiche un déficit primaire de l’ordre de 3,5 % du PIB quand il devrait dégager un excédent de 3 % du PIB au moins. Et ce, sur plusieurs années. Plus on attend pour restaurer la trajectoire, plus les efforts financiers, que ce soit en termes de baisses de dépenses et d’augmentations d’impôts, seront colossaux.”

Les causes de cette situation sont anciennes, et le procès des seules années Macron serait réducteur. Certes, l’incapacité des gouvernements successifs à sortir du “quoi qu’il en coûte” initié au moment du Covid, l’aboulie à mener à son terme la moindre réforme structurelle, celle des retraites ou celle du financement de la protection sociale notamment, et l’instabilité politique née de la dissolution ratée de juin 2024 expliquent en partie la situation. S’y ajoute le manque de courage pour remettre à plat la dépense publique, redéfinir les contours des interventions de l’Etat et se pencher réellement sur l’efficacité de chaque politique publique, chaque crédit d’impôt ou chaque aide.

Mais dans un ouvrage de près de 650 pages paru récemment et consacré à l’histoire budgétaire de la Ve République, Julien Dubertret et Nicolas Ragache rappellent que le mal est bien plus profond. “C’est véritablement l’épuisement des recettes publiques et de la croissance d’un pays ayant le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé de l’OCDE qui domine la période récente. Cette faiblesse qui différencie la France de ses principaux partenaires est frappante mais en réalité, elle n’est pas nouvelle. (…) Ce sont en fait des décennies de faibles corrections de choix budgétaires et de politiques économiques défavorables à la compétitivité qui se révèlent abruptement.” Nous en payons l’addition aujourd’hui.

Le chaos des derniers jours noircit encore la photographie aux yeux des bailleurs de fonds. “Aux yeux des investisseurs étrangers, l’image de la France risque de passer de celle d’un pays difficilement réformable à celle d’un Etat qui peine à assurer ses fonctions les plus élémentaires, protéger les biens et les personnes”, s’inquiète Christopher Dembik, senior advisor de la banque d’affaires Pictet. Pour qui suit les flux de capitaux, le message est clair : la prime de risque exigée par les créanciers ne fera que croître tant que la trajectoire budgétaire restera incertaine. Un camion, donc, sur une corniche étroite, comme le résumait récemment L’Express dans une analyse disponible ici : https://actu.orange.fr/politique/pourquoi-la-situation-francaise-est-devenue-incontrolable-la-dette-c-est-un-camion-a-pleine-vitesse-sur-une-corniche-l-express-CNT000002tdW21.html

Article publié le 20 octobre 2026 à 09h18 par Béatrice Mathieu pour L’Express.

Questions-réponses

Que prévoit Fitch pour les finances publiques françaises d'ici 2030 sans changement radical de politique économique ?

Un déficit d'environ 5,5 % du PIB, une dette publique proche de 124 % du PIB et un service de la dette proche de 4 % de la richesse nationale, un niveau inégalé depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Quels signaux de défiance observent les marchés vis-à-vis de la dette française ?

Le taux des obligations publiques à 10 ans flirte avec les 5 %, au plus haut depuis 2002, l'écart avec les taux allemands est le plus large depuis 2011, et les CDS français coûtent 6 fois plus que les allemands et 60 % de plus que les grecs.

Qu'est-ce que l'effet boule de neige mentionné dans l'article ?

Il se déclenche lorsque le taux d'intérêt moyen sur le stock de dette publique dépasse le taux de croissance de l'économie, rendant le dérapage des comptes auto-entretenu.

Quelle solution reste-t-il à l'Etat pour enrayer la dérive, et où en est-il ?

Dégager d'importants surplus budgétaires hors intérêts, alors que la France affiche un déficit primaire d'environ 3,5 % du PIB quand il faudrait un excédent d'au moins 3 %, selon Antoine Bozio.

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