Construction à La Réunion : matériaux 39% plus chers, loi toujours en attente

Construction à La Réunion : matériaux 39% plus chers, loi toujours en attente

Surcoût matériaux, décrets bloqués : la rentabilité du logement ultramarin sous tension

Les matériaux de construction coûtent 39 % de plus à La Réunion qu’en Hexagone. Et la loi censée corriger cette surcote? Toujours bloquée, seize mois après son adoption, en attente de ses décrets d’application. Un différentiel qui pèse directement sur la rentabilité des opérations immobilières et la viabilité du secteur dans les territoires ultramarins.

Le chiffre date de 2018. Dans une étude publiée cette année-là, l’Autorité de la concurrence relevait un surcoût de 39 % sur les matériaux à La Réunion, avec une tonne de ciment facturée 210 euros contre 90 euros à Maurice. Un écart que les investisseurs et bailleurs ne peuvent ignorer. Selon le bailleur CDC Habitat, le coût de revient d’un logement neuf dans les outre-mer a bondi de 30 % depuis 2020, atteignant de 190.000 à 240.000 euros contre 175.000 euros dans l’Hexagone. À Mayotte, ce coût a carrément doublé.

C’est pour alléger cette facture que la loi portée par la sénatrice socialiste réunionnaise Audrey Bélim a été adoptée le 13 juin 2025. Le texte autorise, à titre dérogatoire aux standards de l’Union européenne, l’utilisation de matériaux produits sur place ou importés du bassin régional sans marquage “CE”, après validation par deux comités référentiels construction, l’un pour les Antilles-Guyane, l’autre pour l’océan Indien. Mais les décrets d’application n’ont toujours pas été publiés. Le cabinet de Vincent Jeanbrun, ministre de la Ville et du Logement, assure que l’avis du Conseil d’Etat est imminent. Audrey Bélim, elle, n’espère plus une entrée en vigueur qu‘“en début d’année 2027”.

Pour la Fédération des entreprises des outre-mer (Fedom), qui représente les opérateurs économiques concernés, ce retard s’explique par la lourdeur des concertations et l’instabilité ministérielle. “Chaque administration tend à surjouer son rôle” et l’on “s’abîme dans des jeux de rôle”, déplore son président, Hervé Mariton. Le syndicat patronal anticipe par ailleurs un “impact prix limité” sur le coût des chantiers. Selon CDC Habitat, la main-d’œuvre représente déjà près de la moitié du coût, et il faudra aussi financer des essais de conformité en laboratoire pour valider ces produits sur un marché “restreint”, ainsi que créer des lignes maritimes régulières avec les pays voisins.

Une analyse détaillée de ce dossier est disponible sur https://imazpress.com/france-monde/importation-materiaux-btp-normes-ce.

Au-delà des lenteurs réglementaires, la question des approvisionnements interroge la stratégie des opérateurs locaux. Hervé Mariton juge que négliger la “fabrication sur place” face aux importations “serait une faute politique”. À Mayotte, la filière de la brique de terre comprimée se structure déjà, relève Marianne Louis, directrice générale de l’Union sociale pour l’habitat (USH). En Guyane, la Collectivité territoriale cible trois produits du Brésil ou du Suriname: le carrelage, le béton cellulaire et le PVC. Mais un directeur général d’une grande entreprise locale de construction, s’exprimant sous couvert d’anonymat, refuse d’affaiblir ses fournisseurs: “Même si demain je peux acheter mon bois au Suriname, je ne le ferai pas car ça tuerait l’écosystème local déjà fragile, quitte à ce que ça me coûte plus cher.”

Une fois les décrets publiés, le secteur redoute surtout un blocage du côté des assureurs, verrou financier du montage. “Peu importe l’angle d’attaque de l’importation, le juge de paix ce sont les assurances. Personne n’ira se fournir, même sans marquage CE, si les assurances ne suivent pas”, avertit Lauric Sophie, secrétaire général de la Fédération régionale du BTP (FRBTP) de Guyane. Or, dans les départements d’outre-mer, “aucune doctrine n’a encore été établie” par les assureurs et les bureaux de contrôle, prévient CDC Habitat, qui gère 56 % du parc social ultramarin.

L’expérience de terrain illustre aussi la fragilité des gains attendus. À Cayenne, l’artisan indépendant Timothé Alves Ferreira a tenté d’importer du ciment et du carrelage des villes brésiliennes de Macapa et Belém, où les tarifs sont 20 à 30 % moins élevés. Sans succès: “Avec les taxes douanières et le coût du transport jusqu’à la frontière puis vers Cayenne, on économise à peine 10 % sur le prix des matériaux pour une logistique et des formalités assez lourdes, synonymes de charge mentale.”

S’y ajoute la taxe carbone européenne aux frontières, appliquée depuis janvier 2026 sur le ciment et l’acier importés hors de l’UE. Si le Parlement européen a voté le 15 septembre une possible dérogation pour les outre-mer, les États membres défendent une approche “plus restrictive” qui risque de maintenir cette surtaxe, relève CDC Habitat.

Surtout, ce débat masque une crise budgétaire plus urgente. En Guyane, après une baisse de 60 % des crédits de l’État pour le logement social en 2026, seuls 250 à 400 logements sociaux devraient sortir de terre cette année, contre environ 700 l’an dernier. “Le BTP guyanais vit une période de crise”, résume Lauric Sophie. Les décrets promis pour 2027 arriveront-ils à temps pour un secteur dont les financements s’effondrent déjà?

Questions-réponses

Quel est le surcoût des matériaux de construction à La Réunion et depuis quand est-il documenté?

L'Autorité de la concurrence relevait en 2018 un surcoût de 39 % sur les matériaux à La Réunion par rapport à l'Hexagone, avec une tonne de ciment facturée 210 euros contre 90 euros à Maurice.

Que prévoit la loi adoptée le 13 juin 2025 et où en est sa mise en œuvre?

Portée par la sénatrice Audrey Bélim, elle autorise à titre dérogatoire l'utilisation de matériaux produits sur place ou importés du bassin régional sans marquage CE, après validation par deux comités référentiels construction (Antilles-Guyane et océan Indien). Seize mois après son adoption, les décrets d'application ne sont toujours pas publiés; l'avis du Conseil d'Etat est annoncé comme imminent et une entrée en vigueur n'est espérée qu'en début d'année 2027.

Quels obstacles financiers menacent l'efficacité de cette loi?

Les assureurs et bureaux de contrôle n'ont établi aucune doctrine dans les départements d'outre-mer, ce qui pourrait bloquer les approvisionnements. S'y ajoutent les taxes douanières, les coûts de transport, les essais de conformité en laboratoire sur un marché restreint, et la taxe carbone européenne appliquée depuis janvier 2026 sur le ciment et l'acier importés hors de l'UE.

Quelle est la situation budgétaire du logement social en Guyane?

Après une baisse de 60 % des crédits de l'État pour le logement social en 2026, seuls 250 à 400 logements sociaux devraient sortir de terre cette année, contre environ 700 l'an dernier. Le secrétaire général de la FRBTP de Guyane, Lauric Sophie, résume: le BTP guyanais vit une période de crise.

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